Le 2 décembre 1959, la Provence s’enfonce dans la nuit, une nuit lourde, saturée d’humidité.
Depuis plusieurs jours, la pluie ne cesse de tomber sur les collines du Var, gorgant les roches, gonflant les fissures, alourdissant les pentes.
À Fréjus, la population vaque encore à ses occupations, sans imaginer que, dix kilomètres en amont, une tragédie imperceptible est en train de mûrir dans les entrailles d’une montagne fragile.
Dans le lit encaissé de la vallée du Reyran, tout près du massif de l’Estérel, se dresse une courbe élégante de béton :
le barrage de Malpasset, mis en service seulement quatre ans plus tôt.
Un ouvrage moderne, une prise d’eau vitale pour la région, un symbole de progrès.
Ce soir-là, l’ingénieur en chef, André Piret, inspecte encore l’ouvrage.
Il a noté des suintements inhabituels, des bruits sourds dans la roche.
Il craint ce qu’il n’ose formuler : que la montagne, saturée d’eau, soit en train de glisser lentement, insidieusement.
Mais aucune alerte n’a encore été donnée.
À 21 h 13, tout bascule.
Le rugissement de la rupture
Un grondement titanesque déchire soudain la vallée, comme si la terre elle-même se fissurait en deux.
Le mur de béton — 66 mètres de haut — se brise d’un coup, rompu à sa base.
En une fraction de seconde, l’eau contenue dans la retenue, plus de 50 millions de mètres cubes, s’arrache en un torrent furieux.
Ce n’est plus de l’eau :
c’est une montagne liquide.
Une vague énorme — quarante à cinquante mètres de hauteur — surgit de la gorge, plus haute que bien des immeubles modernes.
Elle avance comme un mur noir, scintillant dans l’obscurité, emportant arbres, roches, blocs de béton, pans entiers de colline, broyant tout avec une force inhumaine.
Le fracas est indescriptible.
Les berges disparaissent.
La vallée du Reyran est engloutie.
La course de la destruction
L’onde déferle à 70 km/h.
Aucune chance de s’échapper.
Aucun cri n’a le temps de prévenir.
La vague frappe d’abord le chantier de l’autoroute A8 en construction.
Des ouvriers sont surpris dans la nuit, certains emportés sans même comprendre ce qui arrive.
Le camp des travailleurs, fait de baraques légères, est arraché comme une poignée de feuilles mortes.
Puis la masse d’eau atteint les premiers quartiers de Fréjus.
Dans les rues assoupies, des voitures sont renversées comme des jouets.
Des maisons sont coupées en deux, littéralement arrachées de leurs fondations.
Les habitants réveillés en sursaut ne voient souvent qu’une ombre grise avant que tout ne s’effondre sous eux.
Des familles entières disparaissent en quelques instants.
La vague continue sa course meurtrière, roule vers la mer, traverse ponts, entrepôts, champs, et atteint finalement la baie de Fréjus où elle s’affaisse en un tumulte de débris, d’écume et de silence.
Il est à peine 21 h 30.
Tout s’est joué en moins de vingt minutes.
Au cœur des ruines : l’aube d’un monde brisé
Lorsque les secours arrivent, le paysage est méconnaissable.
La vallée du Reyran n’existe plus : remplacée par un chaos de roches, de poutres tordues, de troncs arrachés, et de boue noire.
Des corps sont retrouvés à des kilomètres du barrage.
Certains ont été entraînés jusqu’à la mer.
Au lever du jour, on découvre l’étendue de la catastrophe :
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423 morts et disparus
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une ville éventrée
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des familles décimées
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des routes et des ponts détruits
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une vallée rayée de la carte
Les blessés errent, hébétés, parmi les décombres.
Les survivants racontent des scènes irréelles : des camions retournés comme des coquilles, des murs de trois mètres déplacés d’un seul bloc, des cris mêlés au tonnerre de l’onde.
Une enquête, une fracture, une leçon
Les enquêtes révèlent que ce n’est pas le béton qui a cédé, mais la géologie :
une couche schisteuse, gorgée d’eau, a glissé sous la pression, entraînant la rupture de la base du barrage.
Le progrès avait avancé plus vite que la prudence.
Et la montagne, silencieuse et traîtresse, s’était vengée.
Le drame de Malpasset devint un tournant majeur pour l’ingénierie hydraulique mondiale :
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nouvelles normes de sécurité
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études géologiques plus profondes
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surveillance renforcée
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remise en question des ouvrages construits sur terrains instables
Le nom de Malpasset, autrefois symbole de modernité, devint un avertissement gravé dans la pierre.
La blessure du Var
Aujourd’hui encore, en marchant dans la vallée du Reyran, on peut voir les vestiges du barrage :
le grand arc de béton brisé, gisant comme une carcasse de géant, éventré par la force brutale de l’eau.
La nature a repris ses droits, mais les cicatrices demeurent.
Le 2 décembre 1959, en quelques minutes,
la Provence a connu l’une des plus grandes catastrophes civiles de l’histoire moderne de la France.
Une nuit où la montagne s’est ouverte,
où la mer est venue à la rencontre des collines,
et où un fleuve de ténèbres a emporté des centaines de vies.
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