1942 — Chicago Pile-1 : La Première Étincelle du Soleil Captif

 


Le 2 décembre 1942, dans les profondeurs d’un bâtiment austère de l’université de Chicago, un froid sec traverse les murs de pierre.
À la surface, la ville continue de vivre sous la neige, ignorant totalement que, sous ses pieds, un groupe d’hommes s’apprête à ouvrir une porte que l’humanité ne pourra jamais refermer.

Ce bâtiment, le Stagg Field, ancien stade de l’université, abrite en son ventre un espace improbable : un court de squash désaffecté transformé en laboratoire secret.
C’est là que s’est regroupée une équipe de physiciens, chimistes, ingénieurs — les plus brillants esprits de l’époque — travaillant dans le cadre du projet Manhattan, un programme militaire d’urgence lancé par les États-Unis pour devancer l’Allemagne nazie dans la course à l’arme atomique.

Au centre de ce théâtre improvisé se tient un Italien calme et méthodique, le visage tourné vers une structure de graphite et d’uranium haute de plusieurs mètres : Enrico Fermi.
À ses côtés, son ami hongrois, l’imaginatif et inquiet Leó Szilárd, l’un des tout premiers à avoir compris que la fission nucléaire pourrait libérer une énergie titanesque.

Aujourd’hui, ils vont tenter l’impensable.
Ils vont chercher à déclencher la première réaction nucléaire en chaîne contrôlée de l’histoire.

 Une machine de bois, de graphite et d’audace

La « pile » — que l’on appelle Chicago Pile-1 (CP-1) — n’a rien d’un réacteur moderne.
C’est une superposition monumentale de blocs de graphite noir, soigneusement empilés, au cœur desquels sont insérées des briquettes d’uranium naturel.
L’ensemble ressemble à une pyramide sombre, un autel technique façonné de mains humaines.

Aucun blindage, aucun bâtiment spécialisé :
rien que de la confiance, de l’ingéniosité, et un pressant sentiment d’urgence alimenté par la crainte que les physiciens allemands, autour d’Heisenberg, n’atteignent le même objectif.

À quelques mètres, des opérateurs s’apprêtent à manipuler les barres de contrôle en cadmium — ces tiges indispensables qui absorbent les neutrons et empêchent la réaction de s’emballer.
Tout tient à un équilibre fragile, une danse entre neutrons, uranium et graphite, orchestrée avec une précision presque musicale.

 Le moment où le monde change

À 9h45, les préparatifs commencent.
Fermi calcule, ajuste, vérifie.
Toujours lui : posé, confiant, comme si tout était une simple équation à résoudre.
Mais autour de lui, les visages sont tendus, les regards nerveux.

Peu avant 11h, la première série de manipulations débute.
Les barres de sécurité sont retirées progressivement.
Les instruments enregistrent une montée lente du flux de neutrons.

Fermi observe, impassible, les compteurs Geiger crépiter avec un rythme de plus en plus dense.

12h25.
Il ordonne d’avancer encore une barre de contrôle.
Le flux augmente.
La réaction s’approche de la criticité.

Puis — un bref silence, comme un suspendement du monde.

Fermi consulte ses notes, fait un calcul mental, et murmure calmement :

« Nous sommes en auto-entretien. »
« The reaction is self-sustaining. »

En cet instant précis, dans un court de squash obscur,
l’humanité réussit à imiter le cœur des étoiles.

La première réaction nucléaire en chaîne contrôlée est née.

Un succès caché, un monde bouleversé

La réaction durera 28 minutes, surveillée comme un animal sauvage qu’on apprivoise pour la première fois.
Puis Fermi ordonne d’insérer la barre d’urgence.
La pile s’apaise, retombe au silence.

Les scientifiques s’étreignent.
Szilárd, ému, raconte qu’en sortant du laboratoire, il dit à Fermi :

« Ce soir, un physicien va peut-être rêver qu'il retient dans ses mains le destin de l’humanité. »

Ce qu’ils viennent de faire n’est pas seulement une avancée scientifique.
C’est un basculement du monde.
Une découverte qui mènera, moins de trois ans plus tard, aux explosions terrifiantes d’Hiroshima et de Nagasaki.

Mais ce 2 décembre 1942, ils ne pensent pas au feu dévastateur qui viendra.
Ils pensent à la science, à la course contre l’Allemagne, au rôle immense qu’ils jouent dans la guerre mondiale.

Ils savent seulement que plus rien ne sera jamais comme avant.

 Le message codé : une blague pour annoncer un séisme

Plus tard dans la journée, Arthur Compton, directeur de la section « Métallurgie » du projet, envoie un message discret à Washington, déguisé en plaisanterie pour échapper aux oreilles indiscrètes :

« L’Italien a mis la main sur la saucisse… et elle s’est gorgée de jus. »

Derrière l’humour, une vérité historique :

L’ère nucléaire vient de commencer.

Et elle est née, non dans un laboratoire flamboyant, mais dans un court de squash sous un stade désert.
Un lieu tout à fait banal pour un événement qui, lui, ne l’était pas.

 Le premier soleil artificiel

Cette journée restera comme l’aube de l’ère atomique.
Un moment où l’humanité a découvert qu’elle pouvait déclencher, dompter — ou perdre — une puissance égale à celle des étoiles.

Fermi et Szilárd, ce jour-là, ont ouvert une porte vers un avenir plus vaste, plus dangereux, plus vertigineux que tout ce que l’on avait imaginé.

Le 2 décembre 1942, à Chicago,
l’homme a allumé son premier soleil.


 


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