1431 — Henri VI, l’Enfant-Roi qui Entra dans Paris

 

Paris, ce matin de décembre 1431, s’éveille sous un ciel gris et froid, comme si la ville avait suspendu son souffle. La Seine coule lentement entre ses rives, alourdies par les rafales d’un hiver mordant. Pourtant, malgré le froid, les rues s’animent : aujourd’hui, un roi entre dans Paris. Un roi… mais pas le leur.

Les chaînes résonnent, les bannières claquent au vent, et les soldats anglais nettoient les pavés boueux pour que rien ne ternisse la cérémonie. Paris, en cette année sombre de la guerre de Cent Ans, est une ville conquise depuis 1420 et soumise à la loi anglaise. Les Parisiens observent derrière leurs volets entrouverts ; une partie d’entre eux s’aventure dans les rues, non par enthousiasme mais par nécessité. On veut voir, on doit voir : Henri VI d’Angleterre, neuf ans à peine, va faire son entrée solennelle dans la capitale du royaume de France.

Le cortège

Le cortège s’étire au loin, un serpent de fer et de tissu. Les chevaliers, casques polis et caparaçons brodés, forment un rempart vivant autour du jeune roi. On y reconnaît les visages mêlés d’usure et de fierté des vétérans anglais, de ceux qui ont traversé la Manche il y a des années pour soutenir les prétentions d’Henri V, mort trop tôt mais auréolé d’Azincourt.

Les trompettes sonnent, éclatantes, et alors apparaît enfin l’enfant roi.

Henri VI, droit sur son cheval, porte une couronne disproportionnée et un manteau de pourpre dont la traîne, trop longue, est tenue par deux écuyers. Son visage est pâle, presque maladif, mais son immobilité studieuse fait naître une étrange impression : il ne semble pas comprendre le poids dramatique de cet instant. Il n’est pas un conquérant — il est un symbole.

Paris, la ville déchirée

Les rues sont bordées de visages figés. Certains applaudissent par prudence, d’autres gardent la tête baissée. Les plus audacieux murmurent que Jeanne d’Arc, brûlée à Rouen quelques mois plus tôt, aurait empêché cette entrée si elle avait vécu. Son ombre flotte au-dessus de la ville, comme un reproche, comme un souvenir incandescent.
À peine un an plus tôt, elle avait tenté, en vain, d’arracher Paris aux Anglais. L’échec avait été sanglant ; la ville porte encore les cicatrices des combats.

Les notables parisiens, eux, n’ont guère le choix : ils se pressent aux premières loges, prêts à acclamer celui que le traité de Troyes a désigné comme roi légitime de France, reléguant le dauphin Charles dans une illégalité politique savamment orchestrée.

La cérémonie de domination

Henri VI avance vers Notre-Dame. Ce n’est pas un couronnement — celui-ci aura lieu l’année suivante à Paris — mais une affirmation éclatante de souveraineté. On érige des arcs de triomphe temporaires, on brûle des encens, on chante les louanges d’un roi que peu en France reconnaissent réellement.

Le contraste est saisissant :
un roi-enfant, fragile, timide, porté par la volonté de régents et de seigneurs ;
une ville ancienne, orgueilleuse, blessée ;
une population qui se tait et subit.

Paris n’applaudit pas : elle observe, résignée.

Le silence derrière les acclamations

Les conseillers anglais, satisfaits, voient dans cette entrée une étape décisive de leur domination : Paris sous contrôle, l’administration réorganisée, la propagande en marche. Pourtant, derrière les façades décorées, derrière les chants forcés, une vérité s’installe : le pouvoir anglais demeure précaire. Il repose sur des garnisons, sur la peur, et sur un traité impopulaire.

Dans les rues, dès que le cortège disparaît, les portes se referment, les murmures renaissent.

— « Ce n’est pas notre roi », disent certains.
— « Le vrai est là-bas, au sud », murmurent d’autres en évoquant Charles VII, réfugié à Bourges.

 Une domination éphémère

Henri VI quittera Paris comme il y est entré : entouré d’hommes puissants qui gouvernent à sa place.
Dans cinq ans, Paris sera reconquise par les troupes françaises.
Dans vingt ans, les Anglais ne tiendront plus qu’un bastion sur la côte.
Dans trente ans, la guerre de Cent Ans sera terminée, et Henri VI aura perdu la France — puis son trône, puis sa vie.

Mais en ce jour de 1431,
Paris a vu passer un enfant portant une couronne trop lourde,
un roi imposé,
l’image même d’un royaume fracturé.

Le silence qui tombe après son passage en dit plus long que toutes les acclamations imposées.


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