1023 — Le Calife Éphémère : L’Avènement d’Abd al-Rahman V

 

Cordoue, en ce début d’hiver 1023, n’est plus la capitale majestueuse qu’elle fut sous Abderrahman III. Malgré ses mosquées resplendissantes, ses marchés parfumés, ses bibliothèques regorgeant de manuscrits venus d’Athènes, d’Alexandrie ou de Bagdad, la ville n’est que l’ombre de son âge d’or. Le califat omeyyade d’al-Andalus, ce phare intellectuel de l’Occident médiéval, se délite. Les factions s’affrontent, les clans se déchirent, les vizirs tombent comme des feuilles sèches.

Le pouvoir est devenu un trône brûlant.

Dans ce chaos, un nom revient soudain : Abd al-Rahman V, un prince lettré, poète de talent, issu de la prestigieuse lignée omeyyade. Depuis des années, il vit dans la semi-disgrâce, observant de loin le naufrage de l’empire fondé un siècle plus tôt. Il connaît la grandeur passée – il l’a vue, enfant – et mesure la ruine présente.

Cordoue cherche un sauveur

Au cœur de la ville, sous les arcs bicolores de la grande mosquée, les notables, les soldats, les hommes de loi se réunissent. Le précédent calife, un fantoche manipulé par des factions rivales, a été écarté. On cherche un homme capable de stabiliser le califat, ou du moins de lui rendre l’apparence d’une autorité.

Les regards se tournent vers Abd al-Rahman V.

On raconte qu’il écrit des vers aussi facilement qu’il respire, qu’il connaît par cœur les poètes d’Orient, qu’il est lettré, conciliant, respecté. Et surtout : il n’a pas trempé dans les intrigues sanglantes des dernières années.

Il apparaît donc comme une figure neutre, presque idéale.

Mais dans un royaume fracturé, être « idéal » peut être un danger.


La proclamation

Le 2 décembre 1023, dans une cérémonie à la fois sobre et solennelle, les dignitaires proclament :

« Abd al-Rahman V, Commandeur des Croyants. »

La foule, surprise, réagit avec un mélange de soulagement et de scepticisme. Certains voient en lui l’espoir d’un renouveau ; d’autres un simple pion destiné à être sacrifié dès que le vent politique changera.

Le nouveau calife, vêtu d’une tunique blanche, s’avance, humble. Il n’a pas la prestance martiale d’un conquérant, mais le regard d’un érudit.
On dit qu’il murmure, à cet instant même :

— « Que Dieu fasse de moi un remède… ou qu’Il m’emporte si je deviens un mal. »

Des mots prophétiques.

Un règne trop lumineux pour durer

En quelques jours, Abd al-Rahman V tente d’assainir un pouvoir en décomposition :

  • Il rappelle les exilés injustement chassés.

  • Il promet d’apaiser les conflits entre Berbères, Arabes et Slaves au service du califat.

  • Il protège les artisans, les commerçants, les savants.

On raconte même qu’il recevait les poètes et les philosophes dans ses jardins, la nuit, pour discuter de métaphysique et d’art tandis que la lune se reflétait dans les bassins.

Mais l’époque n’est plus aux poètes.


Les factions se réveillent

En coulisses, les anciens réseaux, ceux qui avaient placé puis renversé les califes précédents, s’agitent.
Un calife juste leur est inutile : ils ont besoin d’un faible, d’un manipulable, ou d’un disparu.

Les rancœurs anciennes se rallument.
Les ambitions étouffées s’enhardissent.
Et en quelques semaines seulement, une coalition se forme contre lui.

L’homme qui avait été choisi comme solution devient soudain l’obstacle.

La chute d’un rêve

Le 17 janvier 1024, moins de deux mois après son accession, la foule envahit le palais.
Les insurgés forcent les portes, les couloirs se remplissent de cris, et Abd al-Rahman V comprend que son destin est scellé.

Il ne fuit pas.
Il ne supplie pas.
Il affronte la mort avec la dignité d’un homme qui sait qu’il a été trop en avance pour son propre temps – ou trop pur pour une époque corrompue.

Il est assassiné, victime d’une de ces révolutions de palais qui dévoraient alors le califat.

Son règne n’aura duré que quelques semaines.

Le dernier éclat

Dans l’histoire du califat de Cordoue, Abd al-Rahman V apparaît comme un reflet fugace du passé glorieux, une tentative désespérée de sauver un empire en ruine par la littérature, la diplomatie et la douceur.

Son bref règne sera le dernier souffle lumineux avant l’effondrement final du califat cinq ans plus tard.

Il fut, peut-être, le dernier calife qui mérita vraiment son titre.



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