
Le 28 novembre 1979, à l’aube, l’aéroport d’Auckland bruisse d’une excitation particulière.
Le vol Air New Zealand 901, un DC-10 clinquant, se prépare à emmener 257 passagers et membres d’équipage pour l’une des expériences touristiques les plus extraordinaires jamais proposées :
un survol de l’Antarctique, le continent blanc, le désert gelé le plus mystérieux de la planète.
Ils sont des familles, des couples âgés, des passionnés d’exploration, des employés d’Air New Zealand en mission, des photographes, des rêveurs.
Tous ont en commun le désir de voir l’impossible :
les glaciers étincelants, les montagnes d’un autre monde, la courbe bleutée de la Terre se reflétant dans les étendues infinies de glace.
Ils ignorent qu’ils embarquent vers l’un des accidents les plus tragiques et controversés de l’histoire aérienne.
Un Vol Touristique Vers le Bout du Monde
Le DC-10 décolle sous un ciel clair.
L’ambiance est relaxée, chaleureuse. Les hôtesses circulent entre les rangées, souriantes. Les passagers échangent des appareils photo, s’extasient déjà devant les cartes et brochures remises à bord.
Dans le cockpit, c’est une équipe expérimentée :
– Capitaine Jim Collins,
– Premier officier Greg Cassin,
– Ingénieur de vol Gordon Brooks,
– ainsi que deux observateurs à l’avant, dont un spécialiste des vols antarctiques.
Mais invisiblement, un piège silencieux est déjà en place.
La veille du vol, les coordonnées du plan de route ont été modifiées…
sans que l’équipage en soit averti.
Le nouveau trajet n’emprunte plus la vallée sûre prévue initialement, mais pointe directement vers le massif du Mont Erebus, un volcan actif de plus de 3 700 mètres d’altitude.
Et personne, dans ce cockpit, ne le sait.
Le Royaume du Blanc : Le Phénomène de « Whiteout »
Lorsque l’avion approche du continent antarctique, les passagers se pressent aux hublots :
la mer se craquelle en plaques glacées, les montagnes apparaissent comme des dents de cristal, et le soleil se réfléchit en millions d’éclats.
Tout semble calme.
Trop calme.
Dans le cockpit, les pilotes voient ce qu’ils croient être une vaste étendue plane, un horizon uniforme, une immensité blanche.
Le phénomène est bien connu en Antarctique :
le whiteout.
La lumière diffuse, réfléchie par la neige et les nuages, crée une illusion mortelle : plus aucune ombre, plus aucun relief, plus aucune perception de profondeur.
Le sol se confond avec le ciel.
Même un volcan gigantesque devient invisible.
Les instruments indiquent que tout va bien.
L’œil humain, lui, est trahi.
Les Dernier Instants : Une Erreur que Personne Ne Peut Voir
Le DC-10 descend lentement pour offrir aux passagers une vue spectaculaire.
Certains rient.
D’autres font tourner leur caméra Super 8.
Une femme pointe du doigt ce qu’elle croit être un glacier lointain.
Dans le cockpit, une conversation calme :
— « On devrait voir la barrière de Ross juste devant. »
— « Oui, je la vois… enfin je crois. »
Mais ce qu’ils voient
n’est pas la barrière.
C’est la pente enneigée du Mont Erebus, parfaitement lissée par la lumière, parfaitement trompeuse.
Le radar altimétrique, perturbé par l’inclinaison du terrain, ne donne aucune alerte immédiate.
Il reste moins de 20 secondes.
Personne ne le sait.
—
Soudain, l’alarme retentit :
TERRAIN ! TERRAIN !
Puis :
WHOOP WHOOP — PULL UP !
Le capitaine tire sur le manche.
Trop tard.
L’Impact
À 12 h 49 minutes et 44 secondes,
le DC-10 heurte la pente du Mont Erebus à pleine vitesse.
Un éclair blanc.
Un fracas qui déchire le silence antarctique.
Puis plus rien.
L’avion se disloque sur plusieurs centaines de mètres, la neige recouvre lentement les débris, et le silence retombe, épais, absolu.
Les 257 personnes à bord — passagers, pilotes, équipage —
périssent instantanément.
La Découverte : Le Continent du Silence
Il faut des heures pour que les secours soient alertés.
Il faut encore plus de temps pour atteindre l’endroit.
Des équipes néo-zélandaises et américaines s’envolent vers l’Antarctique, bravant le froid extrême.
Lorsque les premiers sauveteurs atteignent les décombres,
ils sont frappés par l’irréalité de la scène :
– les morceaux de fuselage éparpillés,
– les restes de vies brisées,
– les couleurs des vêtements contrastant avec l’immense blancheur.
Mais aucune voix.
Aucun mouvement.
Le rapport est clair :
aucun survivant.
La Controverse : L’Enquête qui Déchire un Pays
L’accident provoque un choc immense en Nouvelle-Zélande.
Les familles exigent des réponses.
Air New Zealand parle d’une erreur de pilotage.
Mais rapidement, un scandale éclate :
les coordonnées du vol ont été modifiées par la compagnie sans en avertir les pilotes.
Le juge Peter Mahon, chargé de l’enquête, rend une conclusion foudroyante :
l’équipage n’avait aucune possibilité de savoir qu’ils se dirigeaient droit vers une montagne invisible.
Il accuse publiquement Air New Zealand d’une
« orchestration délibérée du mensonge »,
une phrase restée dans l’histoire.
Jamais la Nouvelle-Zélande n’avait connu un drame d’une telle ampleur, ni un scandale aussi dévastateur.
Erebus : Un Nom Gravé dans la Glace
Aujourd’hui encore, le nom Erebus résonne comme un rappel :
un rappel de fragilité humaine,
de décisions administratives lourdes de conséquences,
de la traîtrise du whiteout,
et de l’audace dangereuse de vouloir approcher trop près un continent qui ne pardonne pas.
Chaque année, des cérémonies commémorent les victimes.
Les familles, les survivants indirects, les pilotes et les secouristes se souviennent.
Car le 28 novembre 1979, dans l’un des lieux les plus isolés de la planète,
le ciel blanc a englouti le vol 901
et inscrit dans la glace éternelle
une tragédie inoubliable.
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