
Au cœur de la ville de Téhéran, en cette fin novembre 1943, un voile de poussière flotte encore dans l’air chaud lorsque trois silhouettes colossales de l’histoire contemporaine se rapprochent, pour la première fois, d’un même point sur la carte.
Winston Churchill, le bulldog britannique ;
Franklin Delano Roosevelt, le président américain au sourire calme et à la détermination d’acier ;
Joseph Staline, le maître absolu de l’Union soviétique, impénétrable et redouté.
Jamais encore ils ne se sont retrouvés dans la même pièce.
Jamais le destin du monde n’a autant tenu à un trio humain.
Les rues sont bouclées. Les services secrets grouillent. L’ombre de la Wehrmacht s’étend jusqu’aux montagnes du Caucase, et un vent de guerre souffle sur le Moyen-Orient. Les Alliés ont choisi Téhéran précisément parce que cette ville est un carrefour : entre les routes du pétrole, du ravitaillement soviétique, et des ambitions stratégiques du monde entier.
Mais ce qu’ils viennent y décider dépasse l’Iran, dépasse l’Orient, dépasse même l’année 1943.
Ils viennent y écrire la suite de l’Histoire.
Le Choix de Téhéran : Un Secret, Une Nécessité
C’est Churchill qui a insisté : il fallait une rencontre en personne.
Les fronts s’élargissent, les lignes se déplacent, les morts se comptent par millions.
Les lettres ne suffisent plus. Les télégrammes sont trop froids.
Il faut convaincre Staline que les États-Unis et le Royaume-Uni sont prêts à ouvrir un second front en Europe.
De son côté, Staline a accepté uniquement parce que l’Union soviétique, ravagée par l’invasion allemande, a un besoin vital de ce front occidental pour soulager la pression sur Stalingrad, sur Leningrad, sur Moscou.
Roosevelt a joué l’arbitre : calme, pragmatique, mais déterminé à affaiblir l’influence coloniale britannique tout en gagnant la confiance soviétique.
Alors on choisit Téhéran, ville sous occupation conjointe anglo-soviétique, légèrement en retrait du front, mais suffisamment sécurisée pour permettre une rencontre… presque clandestine.
L’Arrivée des Trois Titans
Lorsque Roosevelt entre dans l’ambassade soviétique — choisie pour éviter un assassinat nazi planifié contre lui — il est porté par des agents, car ses jambes paralysées ne supportent plus son poids.
Il sourit, plaisante, serre des mains, mais derrière ce masque se cache un stratège redoutable.
Churchill arrive vêtu de son éternel manteau sombre, un cigare coincé entre ses doigts. Son regard cherche déjà les cartes, les cartes, toujours les cartes : où frapper ? où débarquer ? où sacrifier encore des vies pour gagner la guerre ?
Staline, lui, apparaît dans son uniforme olive, moustache impeccablement brossée, regard inexpressif. Son entrée glace la pièce.
Il ne sourit pas.
Il jauge.
Chaque geste est calculé.
La table autour de laquelle ils s’assoient semble trop petite pour contenir tant d’ambitions.
Les Discussions : Le Monde Comme Plateau de Jeu
Pendant quatre jours, du 28 novembre au 1er décembre, les débats sont intenses, parfois houleux, souvent stratégiques.
Ces conversations décident de :
1. L’ouverture du second front :
Enfin, Roosevelt et Churchill acceptent le principe du futur débarquement en Normandie, appelé “Operation Overlord”.
Staline obtient ce qu’il voulait depuis deux ans.
2. La coordination militaire totale :
Les États-Unis s’engagent à une aide matérielle encore plus colossale pour soutenir l’effort soviétique.
3. Le sort de l’Allemagne après la guerre :
Staline souhaite des garanties :
L’Allemagne doit être écrasée, divisée, incapable de recommencer un jour.
4. La Pologne :
Sujet explosif.
Staline exige que les frontières orientales soviétiques soient reconnues, ce qui implique l’annexion de larges territoires polonais.
Churchill proteste.
Roosevelt temporise.
C’est dans ces échanges que se dessinent déjà les lignes de la future Guerre froide.
5. Le Japon et l’avenir du Pacifique :
Roosevelt demande à Staline de s’engager à entrer en guerre contre le Japon une fois Hitler vaincu.
Staline accepte… mais seulement au moment qui lui semblera opportun.
Moments de Tension, Moments d’Humanité
Les trois hommes ne sont pas que des symboles.
Ils mangent ensemble, boivent ensemble.
Roosevelt charme.
Churchill tempête.
Staline écoute… et frappe d’une phrase sèche lorsqu’on s’y attend le moins.
Un soir, Churchill porte un toast exalté à la victoire et à la liberté des peuples.
Staline, placide, répond avec un sourire glacé :
« Pour gagner la guerre, il faut parfois fusiller des généraux. »
Personne ne rit.
Roosevelt détourne la conversation.
Mais il y a aussi des moments de connivence.
Roosevelt et Staline trouvent souvent un terrain d’entente, au grand désespoir de Churchill, qui craint que le président américain ne fasse trop de concessions au dictateur soviétique.
La photo des trois hommes — Roosevelt au centre, Churchill à gauche, Staline à droite — deviendra l’une des images les plus emblématiques du XXᵉ siècle.
La symbolique est claire :
Ce sont eux qui tiennent le monde entre leurs mains.
Ce Qui Est Décidé à Téhéran Change Tout
Quand les trois dirigeants quittent Téhéran, les dés de la victoire sont jetés.
– Le débarquement de Normandie aura lieu.
– L’Union soviétique recevra encore plus d’aide.
– L’Allemagne sera écrasée.
– Le monde d’après-guerre commence déjà à se dessiner entre les lignes.
La conférence de Téhéran n’a duré que quelques jours, mais elle a scellé une alliance fragile, nécessaire, explosive, qui durera jusqu’à Berlin.
Ce fut le premier sommet des « Trois Grands », le premier acte d’un théâtre où se jouerait d’abord la victoire finale… puis, presque immédiatement, la division du monde en deux blocs.
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