
Dans les dernières heures de novembre 1912, un vent salé venu de l’Adriatique souffle sur la petite ville côtière de Vlorë. Les rues sont animées d’un mouvement inhabituel : des cavaliers venus du nord, des délégations de montagnes reculées, des intellectuels de Tirana, d’anciens fonctionnaires ottomans, des religieux musulmans et chrétiens marchant côte à côte. Tous convergent vers une grande maison blanche aux volets bleus : la demeure de Ismail Qemali.
L’Empire ottoman, qui règne sur l’Albanie depuis près de cinq siècles, vacille. Les guerres balkaniques ont éclaté, les armées serbes, grecques et monténégrines envahissent les territoires albanais. Les villages brûlent, les villes tombent, et l’ombre de ces armées étrangères menace d’engloutir à jamais l’identité albanaise.
Il n’y a plus de temps.
Il n’y a plus de marge.
Il faut déclarer l’indépendance — maintenant, ou mourir en tant que nation.
La Réunion Historique
Le 28 novembre 1912, à midi, dans la grande salle éclairée par les fenêtres donnant sur la baie de Vlorë, les représentants des régions d’Albanie prennent place. Ils sont 83 délégués : musulmans, catholiques, orthodoxes ; hommes de tribu, propriétaires terriens, intellectuels formés à Istanbul, chefs locaux venus parfois de très loin après des jours de route.
L’atmosphère est lourde, solennelle, presque sacrée.
Les dernières nouvelles parlent de troupes serbes proches de la côte.
Le temps presse.
Ismail Qemali, vieillard élégant à la barbe blanche, se lève.
Son cœur bat. Il a attendu ce moment toute sa vie.
Il tire de sa veste un document soigneusement plié. Tous les yeux se fixent sur lui.
Alors, dans un silence absolu, il proclame :
« L’Albanie est libre et indépendante, sous un gouvernement propre. »
Ces mots, simples mais foudroyants, résonnent comme un coup de tonnerre dans les murs blanchis à la chaux. Les hommes présents sentent leurs yeux se mouiller, leurs mains trembler. Une nation vient de naître sous leurs yeux.
Le drapeau rouge à l’aigle bicéphale — symbole médiéval de Skanderbeg, héros de la résistance contre les Ottomans — est alors hissé au-dessus du balcon.
Pour la première fois depuis le XVe siècle, le rouge flamboyant d’Albanie flotte au vent de l’Adriatique.
Une clameur monte de la foule massée dehors. Certains tombent à genoux. D’autres pleurent. La musique éclate.
Les clochers et les minarets sonnent ensemble.
Le Gouvernement Provisoire
L’euphorie dure peu : la réalité politique presse. L’Albanie est proclamée indépendante… mais elle est encerclée, vulnérable, sans armée moderne, sans institutions, sans reconnaissance internationale.
Il faut agir.
Dans la même salle, quelques heures plus tard, un vote a lieu.
Les délégués élisent Ismail Qemali comme chef du gouvernement provisoire de l’Albanie. Ce cabinet naissant reflète la diversité du pays :
– musulmans du sud,
– catholiques du nord,
– orthodoxes du centre,
– notables, juristes, enseignants, et même d’anciens fonctionnaires ottomans convertis à la cause nationale.
Ce gouvernement devra :
– créer une administration,
– organiser une armée,
– défendre les frontières,
– obtenir la reconnaissance des puissances européennes,
– éviter que les voisins ne démembrent le pays avant même sa naissance.
Le défi est immense.
Qu’importe : un État existe désormais.
Il faudra le faire survivre.
Le Contexte : Une Naissance Sous le Feu
La déclaration d’indépendance ne tombe pas du ciel. Depuis des décennies, les Albanais luttent pour préserver leur identité face à la centralisation ottomane. La Ligue de Prizren en 1878 avait déjà tenté de fédérer les régions pour empêcher leur démantèlement par les grandes puissances.
Mais en 1912, la situation est critique :
– les Serbes progressent vers la mer,
– les Grecs occupent le sud,
– les Monténégrins avancent vers Shkodër,
– et les Ottomans, affaiblis, ne sont plus en mesure de protéger l’Albanie.
Face à ce chaos, l’indépendance est un acte de survie.
Pas un luxe : une nécessité.
Une Nation Qui Se Tient Debout
Lorsque les nouvelles atteignent l’Europe, les chancelleries sont surprises.
Certains diplomates ricanent : « Une Albanie indépendante ? Cela ne tiendra pas un mois. »
Mais Qemali et ses alliés résistent, négocient, écrivent, voyagent. Ils multiplient les démarches pour convaincre les grandes puissances de reconnaître leur pays.
En 1913, la Conférence de Londres finit par admettre l’existence de l’Albanie indépendante.
Ses frontières seront imparfaites, douloureusement amputées, mais le cœur de la nation est sauvé.
Ce 28 novembre 1912, à Vlorë, l’Albanie sort de l’ombre de cinq siècles d’Empire ottoman et se proclame maître de son destin.
Une petite nation, encore vacillante, mais animée d’une volonté farouche :
celle de vivre libre.
Ce jour-là, malgré les armées ennemies qui l’entourent,
une nation a levé la tête et déclaré au monde :
« Nous existons. »
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