1905 — Sinn Féin : La Petite Flamme Qui Alluma l’Irlande Libre

 Le Sinn Fein, en faveur de la réunification, devient la première force  politique d'Irlande du Nord

En ce mois de novembre 1905, Dublin semble, au premier regard, une capitale tranquille de l’Empire britannique : tramways électriques flambant neufs, silhouettes pressées sur O’Connell Street, élégantes vitrines de Grafton Street, soldats en uniforme rouge marchant d’un pas mécanique. Mais sous cette surface policée, l’Irlande bouillonne. Les cafés bruissent de conversations politiques, les journaux nationalistes circulent sous le manteau, les chants rebelles résonnent encore dans les tavernes à la tombée du soir.

L’Irlande vit alors sous la domination britannique depuis des siècles, marquée par la Grande Famine, les guerres, les insurrections avortées et les promesses d’autonomie sans cesse repoussées. On parle partout d’indépendance… mais elle semble lointaine, presque impossible.

C’est dans ce contexte qu’un homme mince, énergique, moustache noire soigneusement taillée, entre en scène :
Arthur Griffith.

Journaliste de talent, orateur solide, intellectuel autodidacte, Griffith est convaincu d’une idée audacieuse :
l’Irlande pourrait devenir libre non pas par la violence, mais par une stratégie politique et économique intelligente, inspirée du modèle hongrois face à l’Autriche.

La Réunion de Wynn’s Hotel

Le 28 novembre 1905, dans une salle discrète du Wynn’s Hotel, un petit groupe de nationalistes irlandais se réunit autour de Griffith. Il n’y a pas là des foules enthousiastes, pas de musique, pas de bannières. Rien qui ressemble à un moment fondateur d’État. Une vingtaine de personnes tout au plus : journalistes, petits commerçants, quelques intellectuels, des militants lassés des promesses non tenues du Irish Parliamentary Party.

Et Griffith, debout, présente ce qui deviendra l'un des textes les plus importants de l’histoire politique irlandaise :
le programme du Sinn Féin.

Le nom, en gaélique, signifie :
« Nous-mêmes ».

Un mot simple, profond, presque poétique.
Un message clair : l’Irlande ne doit compter que sur elle-même.

Griffith défend l’idée révolutionnaire d’un parlement irlandais indépendant, d’une économie soutenue par le boycott des produits anglais, et d’une stratégie de résistance passive : refuser les institutions britanniques, refuser d’envoyer des députés à Westminster, construire un État parallèle.

Ce soir-là, ce « parti » n’est qu’un embryon, une poignée d’hommes décidés, un mouvement minuscule, marginal, presque ignoré par les autorités. Mais l’idée, elle, commence à vibrer dans l’air froid de Dublin, comme une corde qu’on vient de pincer.

Un Minuscule Parti… et Une Idée Qui Grandit

Pendant des années, le Sinn Féin reste une petite formation, moquée par certains, redoutée par d'autres. Les militants distribuent des brochures, organisent des conférences dans des salles de fortune, montent sur des caisses dans la rue pour haranguer les passants.

Mais l’Irlande change.

La colère gronde contre Londres. La culture gaélique renaît : on danse, on chante, on écrit en irlandais. Les Gaelic Leagues se multiplient, les jeunes redécouvrent leurs racines. Un sentiment national nouveau, puissant, impatient, s’étend sur toute l’île.

Et lorsque éclate, en 1916, l’insurrection de Pâques — menée non pas par le Sinn Féin mais par les républicains de l’IRB — l’opinion publique, choquée par la répression britannique brutale, cherche un parti pour incarner le rêve d’indépendance.

Le Sinn Féin devient ce parti.

En quelques années, ce mouvement lilliputien se transforme en force massive. Aux élections de 1918, il écrase le parti traditionnel irlandais. Ses élus refusent de siéger à Westminster : ils se réunissent à Dublin et proclament un parlement irlandais indépendant — le Dáil Éireann.

L’idée de 1905 est devenue réalité.

De la Petite Salle du Wynn’s Hotel à l’État Libre

La guerre d’indépendance éclate.
Les négociations de 1921 aboutissent à un compromis difficile : l’État libre d’Irlande, dominion autonome au sein de l’Empire britannique. Une étape majeure vers la république complète obtenue plus tard.

Mais ce qui est extraordinaire, c’est que tout a commencé par une réunion minuscule, dans un hôtel discret, autour d’un homme qui parlait de souveraineté, de dignité et d’un peuple capable de se gouverner « lui-même ».

Le Sinn Féin n’était alors qu’une étincelle, une idée.
Mais une idée peut renverser un empire.

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