1890 — Le Vent du Meiji : la Constitution qui Forgea l’Empire Moderne

 Kenpō kinenbi (憲法記念日) : le jour de la constitution -

L’aube du 29 novembre 1890 se lève sur un Japon en pleine métamorphose.
Le pays, encore profondément marqué par deux siècles d’isolement sous le shogunat Tokugawa, s’avance désormais vers la modernité avec une détermination presque féroce.
Dans les rues de Tokyo — encore appelée Edo quelques décennies plus tôt — souffle un vent nouveau : celui de la Restauration Meiji, cette révolution politique et sociale sans effusion de sang qui a projeté l’archipel dans le monde contemporain.

Ce matin-là, l’histoire franchit une étape décisive :
l’entrée en vigueur de la Constitution de l’Empire du Japon, premier grand texte politique moderne de l’Asie de l’Est.


Une Constitution pour quitter le Moyen Âge

Depuis 1868, les dirigeants Meiji se sont donné une mission :
transformer le Japon pour qu’il ne soit jamais colonisé, jamais dominé, jamais traité de nation « arriérée » par l’Occident.

Ils ont aboli les samouraïs, réformé l’armée, modernisé les chemins de fer, créé des ministères, importé la science européenne, envoyé des étudiants à Londres, Paris ou Berlin…
Mais il manquait encore quelque chose :
un cadre politique, un texte qui montrerait au monde que le Japon est un État moderne capable de se gouverner.

Il fallait une Constitution.


Le Palais Impérial, théâtre d’un moment solennel

Ce 29 novembre, les portes du Shishinden, salle du trône du palais impérial de Tokyo, s’ouvrent lentement.
Des dignitaires, des conseillers, des membres de la noblesse nouvelle (« kazoku »), des députés fraîchement élus prennent place.

Au centre, immobile, drapé dans un manteau de soie écarlate, se tient l’empereur Meiji.
Son visage calme masque l’ampleur du moment.
Il est le souverain divin, descendant de la déesse Amaterasu, mais aussi — contradiction apparente — l’acteur principal d’un tournant libéral inspiré des monarchies constitutionnelles européennes.

Car la Constitution, bien que conservant un pouvoir impérial sacré, crée un Parlement, la Diète impériale, et impose des formes modernes de gouvernement.

Les articles clés

La Constitution de 1889 (promulguée un an plus tôt, effective en 1890) :

  • institue une monarchie constitutionnelle ;

  • crée une Diète bicamérale (Chambre des pairs + Chambre des représentants) ;

  • reconnaît certains droits civiques, même limités ;

  • fixe des ministres responsables devant l’empereur ;

  • affirme que la souveraineté reste, officiellement, impériale.

Elle mêle tradition japonaise et influence allemande (particulièrement celle de la Constitution prussienne).
Elle n’est pas démocratique au sens moderne, mais pour l’Asie du XIXᵉ siècle, elle est révolutionnaire.


Le Japon nouveau s’éveille

À la sortie de la cérémonie, des foules se rassemblent dans les rues de Tokyo.
Des drapeaux fleurissent, des marchands distribuent des estampes commémoratives, des journaux publient des éditions spéciales.

Le Japon vient d’inscrire son nom dans la grande famille des nations constitutionnelles.
L’Occident observe avec surprise — parfois avec crainte — la rapidité de la transformation de cet archipel encore féodal trente ans plus tôt.

Dans les écoles, les enfants apprennent que l’empereur a donné une Constitution à son peuple.
Dans les villages reculés, la nouvelle met des semaines à arriver, mais elle finit par se répandre :
le Japon change.

Le pays se dote d’institutions capables de rivaliser avec celles des puissances coloniales, et bientôt, il deviendra l’une d’elles, battant la Chine en 1895 puis la Russie en 1905.

La Constitution de 1890 n’est pas seulement un texte légal :
c’est le socle sur lequel se construira l’État moderne japonais, jusqu’à la catastrophe de 1945 et la naissance d’une nouvelle Constitution, pacifique, en 1947.


Une pierre angulaire

Ce jour de 1890 reste un pivot de l’histoire mondiale.
Un pays non occidental adoptait, de son propre chef, les outils politiques de la modernité.
Le Japon prouvait que la modernisation n’était pas réservée aux nations européennes, et que l’Asie pouvait, elle aussi, entrer dans le concert des puissances.

Le soleil se couche sur Tokyo.
Les lanternes s’allument, les rues se remplissent de murmures.
La Constitution est en vigueur.

Et un empire nouveau vient de naître.

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