
L’année 1864 s’étire vers sa fin, mais l’Amérique est plus déchirée que jamais.
À l’Est, la guerre de Sécession continue son œuvre brutale, broyant des villes et des hommes.
À l’Ouest, une autre guerre gronde — plus silencieuse peut-être, mais tout aussi terrible : celle de la conquête des Grandes Plaines, où les peuples autochtones tentent de survivre face à l’expansion américaine.
Deux événements, à quelques heures d’intervalle, marquent ce mois de novembre d’une empreinte indélébile :
le massacre de Sand Creek et la bataille de Spring Hill.
I. Sand Creek : L’aube où l’innocence fut abattue
Colorado, 29 novembre 1864.
Les premières lueurs de l’aube se lèvent sur les prairies gelées.
Un vent sec balaie les herbes jaunes qui ploient sous la neige fraîche.
Dans un méandre tranquille du Sand Creek, un campement cheyenne et arapaho dort encore.
Il s’agit de villages de paix, placés sous la protection du gouvernement américain.
Des drapeaux blancs flottent, et même un drapeau américain — signe, croit-on, de sécurité.
Mais, au loin, un grondement approche.
Ce n’est pas l’orage, mais le 3ᵉ régiment de cavalerie du Colorado, mené par le colonel John Chivington, un ancien prédicateur devenu soldat, dont la haine contre les peuples autochtones s’est changée en obsession.
Chivington sait que ces villages sont pacifiques.
Il le sait et il n’en a cure.
Au lever du soleil, il donne l’ordre d’attaquer.
La panique
Les Cheyennes et Arapahos surgissent hors de leurs tipis, affolés, les bras levés, criant qu’ils sont amis, qu’ils ont un drapeau blanc, qu’ils ont signé la paix.
Les cavaliers ne répondent que par des rafales.
C’est un carnage.
Les guerriers tentent de résister, mais ils sont peu nombreux, désarmés pour la plupart.
Les femmes et les enfants se cachent dans les ravines du Sand Creek ; beaucoup seront tués là, où la neige devint rouge.
Les survivants s’enfuient vers le nord, hurlant des prières aux esprits.
Ce matin-là, plus de 150 autochtones, dont une majorité de femmes, d’enfants et de vieillards, périrent.
Ce n’était pas une bataille.
C’était un massacre.
Et la mémoire du Sand Creek allait hanter les Grandes Plaines pendant des décennies.
II. Spring Hill : L’occasion manquée qui aurait pu changer la guerre
Tennessee, 29 novembre 1864, quelques heures après Sand Creek mais à plus de deux mille kilomètres à l’est.
Dans la brume hivernale, les tambours de la guerre de Sécession résonnent autour de Spring Hill.
L’armée confédérée du général John Bell Hood, affaiblie mais déterminée, tente une dernière manœuvre audacieuse :
couper la route de retraite de l’armée de l’Union de John Schofield, qui doit rejoindre Nashville.
Si Hood réussit, il peut détruire les forces nordistes isolées.
Peut-être même renverser le destin du front occidental.
Les Confédérés marchent toute la journée, souffrant du froid, de la faim, des blessures anciennes.
Leur cavalerie, menée par Nathan Bedford Forrest, la légende noire du Sud, parvient presque à bloquer la route.
Les troupes nordistes sont à portée de main.
Mais une série d’erreurs, d’ordres contradictoires, d’incompréhensions entre officiers, va saper l’occasion.
Le crépuscule
Au moment crucial, alors que le soleil se couche, la confusion règne dans les lignes sudistes.
Certains commandants s’arrêtent, d’autres hésitent, l’obscurité complique les communiqués.
Et dans la nuit, comme des ombres silencieuses, les colonnes nordistes passent… juste devant les positions confédérées.
Des milliers d’hommes marchent à quelques centaines de mètres de l’ennemi, torches éteintes, muselés par la peur d’être repérés.
Ils filent vers Nashville, vers la sécurité relative des fortifications.
Les Confédérés ne s’en rendent compte qu’au matin.
L’occasion est perdue.
Et avec elle la dernière grande chance pour l’armée du Tennessee.
Trois jours plus tard, Hood s’écrasera à Franklin, puis sera écrasé à Nashville.
Épilogue : Deux tragédies, un même jour
Le 29 novembre 1864 se lit comme un miroir des violences de l’Amérique du XIXᵉ siècle :
À l’Ouest, un massacre de civils autochtones, symbole de la destruction des nations des Plaines.
À l’Est, la guerre fratricide se refermant inexorablement sur le Sud, miné par ses propres erreurs et l’épuisement.
Sand Creek montre ce que la peur et la haine peuvent produire lorsqu’elles se drapent d’un uniforme.
Spring Hill montre comment l’indécision peut sceller le destin d’une armée… et d’un pays.
Deux récits, un même pays, un même jour.
Deux souffles de l’histoire, l’un sanglant, l’autre fugace.
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