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L’année 1847 s’achève dans l’odeur froide de l’hiver, mais deux lieux du monde, séparés par un océan et par des destins radicalement différents, vivent chacun un drame qui marquera à jamais leur histoire :
la fin de la guerre du Sonderbund, en Suisse, et le massacre de Whitman, dans l’Oregon.
Deux conflits qui n’ont rien en commun.
Et pourtant, ils témoignent de la même fracture très humaine :
celle qui naît quand des peuples, des croyances ou des visions du monde se heurtent jusqu’au sang.
I. La Suisse divisée : la fin du Sonderbund, la victoire de l’union
La Suisse paraît aujourd’hui l’emblème de la stabilité et de la neutralité.
Mais en 1847, le pays chancelle au bord d’une guerre civile totale.
Depuis des années, un fossé s’est creusé entre :
les cantons catholiques conservateurs, attachés à leurs traditions,
les cantons libéraux protestants, séduits par les idées nouvelles, par le vent de réforme politique qui souffle sur l’Europe.
Lorsque sept cantons catholiques — Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug, Fribourg, Lucerne et le Valais — forment une alliance séparée, le Sonderbund, la Confédération menace d’exploser.
La guerre éclate
En novembre 1847, le général Guillaume-Henri Dufour, humaniste, ingénieur, visionnaire, reçoit une mission presque impossible :
ramener la paix sans détruire la nation.
Il commande les forces fédérales, solides, mieux équipées, plus nombreuses.
Les cantons du Sonderbund, eux, combattent avec courage, mais leurs moyens sont limités.
Les combats sont rapides, presque fulgurants :
Fribourg capitule,
puis Lucerne, cœur symbolique de la rébellion,
enfin le Valais tombe à son tour.
Une guerre « douce »
L’immense mérite de Dufour est d’avoir imposé une discipline rare pour son temps :
pas de représailles sauvages, pas de massacres, pas de pillages.
Ses ordres sont stricts :
« Respectez les blessés, respectez les civils, respectez l’ennemi vaincu. »
En moins d’un mois, la guerre est terminée.
Moins d’une centaine de morts, un chiffre presque miraculeux pour l’Europe du XIXᵉ siècle.
Et la Suisse renaît
Le 29 novembre et les jours qui suivent voient la capitulation finale du Sonderbund.
La Confédération peut alors se réformer :
la Suisse moderne, fédérale, stable, naîtra de cette crise.
Dans le froid de l’hiver, les drapeaux de guerre sont rabattus.
Dufour, son uniforme simple, ses yeux fatigués, sait qu’il vient d’accomplir l’un des actes les plus importants de l’histoire helvétique.
Une guerre qui n’a pas déchiré le pays :
une guerre qui l’a consolidé.
II. L’Oregon en flammes : le massacre de Whitman

À plus de huit mille kilomètres, le 29 novembre 1847, un autre événement se joue, à la fois brutal et tragique :
le massacre de Whitman.
Nous sommes dans le territoire de l’Oregon, encore sauvage, encore inconnu pour la plupart des Américains.
Les lointaines montagnes bleutées des Cascades dominent l’horizon.
Entre prairies et rivières coule une tension grandissante entre colons venus de l’Est et peuples autochtones, notamment les Cayuse.
Un mal venu de l’Est
Depuis plusieurs années, Marcus Whitman, missionnaire protestant, médecin de formation, tente de convertir et « civiliser » — selon les termes de l’époque — les populations locales.
Sa mission de Waiilatpu est un poste avancé de la présence américaine.
Mais en 1847, la variole déferle.
Les Cayuse meurent par dizaines, puis par centaines.
Les colons aussi tombent malades, mais ils ont davantage de chances de guérir grâce aux soins de Whitman.
Dans la tradition cayuse, un guérisseur qui ne guérit pas est responsable des morts.
Et Whitman, malgré ses efforts, ne peut rien contre la maladie.
L’explosion
La colère enfle.
Les rumeurs se propagent : Whitman aurait-il empoisonné le peuple ?
Voulait-il détruire les Cayuse pour prendre leurs terres ?
Les tensions accumulées — culturelles, religieuses, territoriales — atteignent leur paroxysme.
Le 29 novembre, un groupe de guerriers cayuse attaque la mission.
Marcus Whitman et son épouse Narcissa sont tués.
Onze autres colons meurent aussi.
Des dizaines de femmes et d’enfants sont capturés.
Les représailles
Ce massacre marque le début d’une guerre ouverte :
la guerre des Cayuse.
L’armée américaine, puis les milices, prennent les armes.
Des villages sont brûlés.
Le peuple cayuse est décimé.
Cinq chefs seront pendus en 1850, accusés du massacre — l’un dira avant de mourir :
« Je suis innocent, mais quelqu’un doit payer. »
Dans les années suivantes, les Cayuse perdront leurs terres ancestrales, dispersés parmi d’autres nations autochtones du Nord-Ouest.
Épilogue : Deux conflits, deux mondes, un même jour
Le même hiver de 1847 voit :
Une guerre civile suisse qui s’achève dans la modération, symbole d’un pays cherchant la paix avant la vengeance.
Un massacre en Oregon qui ouvre une décennie de souffrances, symbole de l’incompréhension entre colons et peuples autochtones.
Le Sonderbund montre qu’une nation peut choisir l’humanité plutôt que la destruction.
Waiilatpu montre que la peur, la maladie et le choc des cultures peuvent jeter deux peuples dans une spirale tragique.
Deux histoires qui ne se croisent jamais…
sinon dans le cœur de l’humanité, capable du meilleur comme du pire, parfois le même jour.
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