1700 — Narva : Le Jeune Lion de Suède et la Tempête de Neige

 Grande Guerre du Nord - Encyclopédie de l'Histoire du Monde

La neige tombait dru ce 30 novembre 1700, soufflée par les vents glacés de l’Est, lorsqu’un jeune roi de dix-huit ans seulement, Charles XII de Suède, s’apprêta à accomplir l’un des exploits militaires les plus stupéfiants de son siècle.
Face à lui, une armée gigantesque, foudroyante, celle du tsar Pierre Ier, appelé un jour « le Grand », bien décidé à briser la puissance suédoise en mer Baltique.

Entre eux : la forteresse de Narva, verrou stratégique de l’Ingermanland, point d’entrée du monde balte vers la Russie.
La bataille s’apprêtait à devenir légendaire.


Une Europe en Mutation, un Jeune Roi Inattendu

À la fin du XVIIᵉ siècle, la Suède n’est pas un pays marginal :
c’est une grande puissance militaire, un empire qui domine les rivages de la Baltique.
Mais sa jeunesse inquiète les voisins.
Lorsque Charles XII monte sur le trône à 15 ans, le Danemark, la Saxe et la Russie se coalisent pour le renverser.
Un adolescent ne leur fait pas peur.

Ils se trompent.
Terriblement.

Charles XII n’est pas un roi de salon.
C’est un cavalier redoutable, un ascète, un militaire pur, vivant sous la tente, mangeant avec ses soldats, partageant dangers et fatigues.
Un roi de campagne, un guerrier né.

Alors que les armées coalisées fondent sur ses territoires, il frappe d’abord le Danemark, le neutralise en quelques mois, puis se tourne vers la Russie.

Son objectif : libérer Narva, déjà assiégée par Pierre Ier et ses quelque 35 000 à 40 000 hommes.


L’Armée Suédoise : Petite, Redoutable, Invincible

Lorsque Charles XII arrive en vue de Narva, il commande à peine
10 000 hommes — certains historiens parlent de 8 000 —
des troupes disciplinées et expérimentées, les Caroliners, soldats d’élite forgés par des années de guerre.

Face à eux, les Russes ont une supériorité numérique effarante :
trois à quatre fois plus d’hommes, appuyés par des canons lourds, des fortifications renforcées… et la confiance d’avoir presque gagné.

Mais la neige tombe.
Pas une neige légère :
une tempête.
Un mur blanc.
Le vent souffle à l’est, directement dans les yeux des Russes,
aveuglant leurs positions.

Les Suédois, eux, avancent dans le dos du vent.


La Tempête : L’Arme de Charles XII

Dans cette tourmente, Charles XII comprend immédiatement l’avantage :
les Russes ne verront rien venir.

Les Suédois se déploient en colonnes serrées.
Les officiers hurlent pour couvrir le vent.
Les tambours battent, étouffés par la neige.

À la faveur de ce rideau blanc, les Caroliners s’approchent si près des lignes russes qu’ils distinguent enfin les silhouettes sombres et hésitantes des sentinelles.

Alors,
sans attendre,
le jeune roi lève son épée.

L’assaut commence.


Le Choc : Le Mur Suédois Déferle

Les Suédois avancent à la baïonnette, en silence, presque invisibles.
Puis, à quelques dizaines de mètres, ils tirent leur première salve meurtrière.
La tempête porte immédiatement la fumée vers les Russes, les aveuglant encore davantage.

Le centre russe, surpris, vacille.
Les Suédois frappent comme une enclume.

Mais le plus impressionnant est le comportement de Charles XII :
il combat à cheval, au premier rang, calmement, imperturbable, comme s’il était né pour défier la mort.
Le blizzard blanchit sa cape, le vent fouette son visage adolescent,
et pourtant il avance, sûr de lui.

L’armée russe se désagrège presque immédiatement.
Inexpérimentée, mal entraînée, elle panique sous la violence de l’assaut suédois et sous la tempête qui aveugle ses lignes.

Certaines unités russes se battent courageusement, mais le chaos est total.
Des milliers tentent de fuir vers le pont sur la Narva…
le pont s’effondre sous leur poids.
D’autres se rendent, encerclés, glacés, désespérés.


Une Victoire Inconcevable

Quand la bataille s’achève,
les chiffres donnent le vertige :

– Les Suédois ont perdu environ 600 hommes.
– Les Russes ont entre 8 000 et 10 000 morts,
et des milliers de prisonniers.

Une armée entière, balayée par un adversaire quatre fois moins nombreux.

La victoire est totale.
Écrasante.
Inimaginable.

La nouvelle se propage en Europe comme une traînée de poudre.
On parle d’un « miracle ».
D’un « coup de génie ».
Du « lion du Nord ».

À Londres, à Versailles, à Vienne, les ambassadeurs s’interrogent :
comment un jeune roi de 18 ans a-t-il pu humilier le plus grand pays du continent ?


Narva : Un Triomphe… et une Illusion

Mais derrière ce succès, une autre réalité se profile.
Car Pierre Ier, qui n’était pas présent lors de la bataille,
s’enfuit pour mieux revenir.

En effet, si Narva est un désastre pour la Russie,
c’est aussi pour elle un apprentissage.

Pierre Ier réorganise son armée, modernise ses régiments, impose une discipline féroce, recrute des ingénieurs étrangers, et construit de nouvelles villes.
Le tsar est battu, mais pas brisé.

Charles XII, grisé par sa victoire, décide de porter la guerre plus loin, en Pologne, puis en Ukraine.
Une marche qui le mènera, en 1709, à Poltava…
où les rôles seront inversés.

Mais en ce 30 novembre 1700,
l’Europe ne voit que l’exploit.

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